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Viscontiens, encore un effort…
Par Serge Daney

 

« Viscontiens, encore un effort… » est un article originellement publié dans le Journal « Libération » en 1983. Serge Daney est l’un des plus éminent critique de cinéma en France, disparu en 1992. 
La version de Ludwig présentée dans le cadre de Lumière 2010 est une version restaurée par StudioCanal et l’ayant-droit chez Technicolor Italie (Rome), qui a été travaillée à partir des éléments originaux.Elle sera présentée en avant-première mondiale dans une copie numérique haute définition. 



1983 : à l’occasion d’(…) une intégrale de Ludwig sur les écrans parisiens. On n’en aura jamais fini avec la visite guidée de ce monument inclassable. Ni avec Ludwig sur lequel on sait tout. Ni avec Visconti qui demeure – quoi qu’on en dise – un cinéaste aussi célèbre qu’inconnu.

Premier état : une version allemande de 2 heures 10 (un vrai massacre à ce qu'en dit). Deuxième état une version anglaise de 3 heures (c'est ce pis aller qui est sorti en France : dix ans déjà (NDR : vingt et un ans aujourd’hui) ans). Troisième état : une version italienne de 4 heures 05 (qui sort aujourd'hui). Viscontiens, encore un effort si vous voulez faire le tour de ce Ludwig dans tous ses états qui change de langue, de peau et de durée sans jamais cesser d'être votre monument préféré. La version longue, « oeuvre de piété » due à Ruggiero Mastroianai (le plus célébre monteur italien) et à Suso Cecchi d'Amico (l'une des plus célèbres scénaristes italiennes), est sans doute davantage « conforme à l'original ».

Sauf que l'original d'un film déjà si original (pour tout dire : un monstre), cela n'a pas tellement de sens. Dans son - hélas mauvaise – hagiobiographie de Visconti, Monica Strirling fait allusion à une demi-douzaine de scènes que l'auteur de « Senso » dut se résoudre à couper. On y voyait une représentation privée du Tristan », la mort de Wagner, la réaction d'Elisabeth « Sissi » d'Autriche à la nouvelle de la mort de son cousin : « Ils l'ont tué ! Traîtres ! Assassin ! » s'exclamait-elle. Rien n'empêche d'imaginer tous les tableaux intercalaires que Visconti aurait très bien pu ajouter, sans lui nuire, à sa fresque-gigogne. Rien n'empêcne de soupçonner la vérité qu'en Louis II de Bavière (1945-1886), l'homme-Visconti (1906-1976) avait trouvé son « sujet » idéal, le peintre-Visconti son motif de prédilection, l'artiste engagé-Visconti son héros négatif préféré. En eût-il résulté un court-métrage, un diptyque ou un feuilleton de douze ou de soixante-douze heures, l'effet aurait été le mème. Ce film est infini comme est infinie la patience de celui qui, vous ayant invité, vous fait les honneurs de la maison et vous guide dans son (grand) petit monde. Nous visiterons toujours Ludwig pour la énième fois. Au début, nous n'avions vu que les pièces d'apparat pour y surprendre un sacre filmé comme dans une cuisine. Puis nous avons retrouvé la clé du donjon où le maître de maison a ses souvenirs d'enfant. Tôt ou tard, nous tomberons sur des scellés, des appartements interdits, des vapeurs de sauna dans une grotte wagnérienne, un haras dans un coin de jardin baroque, un bordel de garçons de ferme filmé comme un palais. Nous ne serons jamais surpris. Notre idée (sur Visconti) est faite.

Domesticité, promiscuité, prostitution sont les maîtres-mots de l'univers viscontien. Moins un cinéaste de l'amour, que quelqu'un qui a filmé tout désir comme sexuel (en son fond) et comme tractation économique (dans sa forme). Souvenez-vous de la Schneider, l'épouse qui se vend à son mari dans « le Travail », film court mais admirable. C'est moins un témoin de la lutte des classes qu'un entomologue qui aurait une vue imprenable sur la promiscuité entre les classes. Et pourtant, si nous oublions un instant les pénibles clichés sur les contradictions de l'esthète engagé ou du prince marxiste et pédé, si nous nous demandons « comment c'est » (comme disait le vieux Sam), un film de Visconti, on se heurte à l'un des styles les plus hermétiques de l'histoire du cinéma. Avec un effet de monument immobile, avec l'ennui des visites guidées, avec ce sentiment de ne pas peser lourd dans ce spectacle qui nous tolère sans nous voir.
Car il y a des cinéastes qui démontrent et des cinéastes qui montrent. Ce sont rarement les mêmes. Visconti longtemps eu un faible pour la démonstration (dans « Les Damnés » par exempie). Pas pour la monstration. C'est ce qui en fait, si j'ose dire, un monstre.

Car quand même, le cinéma c'est « donner à voir ». Sauf que la façon de donner est parfois plus importante que ce qu'on donne. Lorsque la caméra viscontienne cadre, décadre et recadre, zoome, dezoome et rezoome. Lorqu'elle traverse l'espace de la scène comme un trait de crayon gras (pour un peu, on verrait la flèche, comme sur un tableau de Velickovic), taillant à coups de serpe dans la figuration qui piétine toute harnachée dans le plan, ce n'est pas l'oeil du maître qui voit pour nous ou nous qui voyons grace à lui, ce n’est même pas le regard qui prend du recul pour juger (on ne juge jamais chez Visconti, on se contente de condamner, en silence et sans appel, ce n'est pas une affaire de vision, c'est une main. Oui, une main. Celle du peintre qui a déjà tout le tableau en tête et qui fignole un détail (furieusement) ou qui passe (à la va-vite) une couche de couleur supplémentaire sur une scène lente). La main du maître de maison qui profite de la visite guidée pour épousseter au passage les pièces de sa collection, comme s'il les découvrait en même temps que nous, comme s'il ne savait pas, comme s'il ne savait plus. Toujours la politesse, toujours la main. A celle du peintre, nous devons « Senso » mais alors Visconti était, comme on dit, plus « engagé » dans l'Histoire). A celle du proprio, nous devons ce Ludwig dans tous ses états. Car, c'est là le plus étrange, Visconti n'est pas l'inventeur de son monde (son « auteur »), plutôt son propriétaire. Ce monde, il ne l'exprime pas (ce serait d'un mauvais- goût tout à fait petit-bourgeois), il le fait visiter (c'est la moindre des politesses). Il le laisse voir, il ne le montre pas.

Paradoxalement, dans cette débauche de décors somptueux, de costumes à faire pâlir Louella Interim d'envie, et de chateaux pour de vrai, il n'y a pas un gramme de fétichisme. Etrangement, dans cette histoire de roi extravagant, il n'y a pas une once de surprise, pas de place pour le suspense. Et pourtant ce film-monstre n'est pas un autel refroidi ou une cathédrale désaffectée (comme dans la version Syberberg). Il suffit de savoir le regarder et, pour cela, de se mettre un peu de biais par rapport au tableau qui ne bouge pas et à ta main qui trace. Que voit-on, finalement ? Visconti, lorsqu'il retrace l'ineluctable déchéance du roi de Bavière, n'opte pas pour un traitement romantique (Ludwig seul, Ludwig mécène et constructeur) mais pour une approche carrément clinique.
Chaque scène du film répète un petit scénario, toujours le même : un personnage « sain d'esprit » dialogue avec le roi fou, exige de lui quelque chose et à chaque fois, le roi cède. Il cède à tous et sur tout (sauf à la cocotte de luxe payée pour le dépuceler). A l'ambitieux Von Holnstein (Umberto Orsini) qui lui demande de renoncer à son trône, à Durkheim, la belle âme (Helmut Griem) qui le rappelle à ses devoirs de roi, à Cosima von Bülow (Silvana Mangano) qui lui demande de régler les dettes de Wagner, au ministre qui lui prouve que Wagner est un aventurier, au père Hoffmann (Gert Frobe) qui le dissuade de ne plus étre un roi vierge et surtout à sa cousine Elisabeth (Romy Schneider, plus Sissi que jamais) qui lui demande de ne pas l'aimer, elle. A tous, il cède ; les autres il les paie (l'acteur itinérant, le valet-amant etc.).

C'est là que Visconti nous piège. Ou bien vous choisissez de ne regarder dans l'image que Ludwig, ou bien vous regardez la galerie des « autres ». Difficile de faire les deux. C'est une situation de comédie, de comédie cruelle, digne de Molère : le maître délire, certes, mais les représentants du « bon sens » ne valent guère mieux. Il y a du Orgon chez Ludwig et du Tartuffe chez Wagner. Si bien que lorsque nous regardons les autres, ce que nous voyons est douloureux : pas seulement leurs visages de flagorneurs ou leurs mines d'hypocrites, mais aussi le lâche soulagement de celui qui a compris que, de toutes façons, vu l'exaltation autistique du roi, il n'y a plus à se gêner. Ce que nous voyons alors, par anamorphose, c'est de l'obscénité pure. Des deux côtés.

Serge Daney

 

Les films de Luchino Visconti présentés à Lumière 2010 : fiches films et séances avec invités :

• Les Amants diaboliques (Ossessione, 1943, 2h20)
• La Terre tremble (La terra trema, 1948, 2h40)
• Bellissima (Bellissima, 1951, 1h54)
• Senso (Senso, 1954, 1h55)
• Les Nuits blanches (Le notti bianche, 1957, 1h47)
• Rocco et ses frères (Rocco e i suoi fratelli, 1960, 2h45)
• Le Guépard (Il gattopardo, 1963, 3h05)
• Sandra (Vaghe stelle dell’Orsa…, 1965, 1h45)
• L’Etranger (Lo straniero, 1967, 1h45)
• Les Damnés (La caduta degli dei, 1969, 2h35)
• Mort à Venise (Morte a Venezia, 1971, 2h10)
• Ludwig ou le crépuscule des dieux (Ludwig, 1973, 3h58)
• L’Innocent de Luchino Visconti (L’innocente, 1976, 2h03)
Documentaire :
• Luchino Visconti, le chemin de la recherche de Giorgio Treves (2010, 53min)

 

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